Perfect blue : entre existence réelle et virtuelle

Perfect blue : entre existence réelle et virtuelle

En cette seconde décennie du XXIe siècle, on relate régulièrement dans l’actualité une violence liée au harcèlement sur le web, pouvant aller jusqu’au suicide de personnalités populaires tel que des Youtubeur, des streamers, ou des gens du spectacle. Le nom de la chanteuse de K-Pop Goo Hara, victime de cyber harcèlement et s’étant suicidée, fait écho à ces délits. Si ces comportements existaient avant que l’on puisse se cacher derrière un clavier, internet est un terrain propice à ces pratiques. Plus de 20 ans avant, en 1997, Satoshi Kon évoque cette thématique d’une manière équivoque, à travers un thriller vénéneux et schizophrène : Perfect Blue.

Premier projet d’envergure pour le réalisateur, ce film est au départ assez différent lorsqu’il est confié à Satoshi Kon. Ce dernier s’impose malgré tout et prend la main sur ce qui deviendra son premier long-métrage. Il revisite tout le scénario, conserve malgré tout, le concept de base d’une idole harcelé par un maniaque, et y intègre de nouveaux éléments comme celui du site Web, sur lequel nous reviendrons plus bas. Il injecte également le concept du film à l’intérieur du film, ainsi qu’une volonté de rendre ténue la frontière entre la réalité, le virtuel et l’imaginaire. Élément qu’il aurait voulu encore plus troublant et vertigineux, comme il le confie dans une interview présente sur la magnifique édition Blu-Ray, éditée chez Kaze.

 

 

Cette adaptation cinéma du roman : Perfect Blue – Métamorphose d’une idole, écrit par Yoshikazu Takeuchi publié en 1991, expose également le monde très particulier des Idoles Japonaises. Ces jeunes femmes, sorties de nulle part sont fabriquées, telles des chanteuses aux airs de produits de consommation. La plupart du temps, pour des carrières à la date de péremption très courte, voire à usage unique, elles brillent le temps de quelques tubes et sont oubliées aussitôt. Fabriquées de toutes pièces, et destinées à plaire plus pour leur physique et ce qu’elles représentent, que pour leurs qualités de chanteuse, dans la majeure partie des cas. Leur public est souvent un public masculin, souffrant de la solitude et fantasmant une relation irréelle autour de ces Idoles. Voilà l’univers qu’illustre le réalisateur, désireux de tracer le destin d’une femme voulant s’affirmer et s’élever dans une société Japonaise codifiée.

 

Ce sont donc ces deux thématiques qui se superposent durant tout le film. Mima le personnage principal, décide rapidement de quitter le milieu de la chanson et son groupe pour se lancer dans le cinéma en espérant, quelque chose de plus authentique pour son avenir professionnel et sa vie future. Ce choix a rapidement des répercussions dramatiques dans sa vie et la jeune femme, doit alors faire face à de vives et très négatives réactions, de la part d’une partie de son entourage proche, et surtout d’un certain admirateur caché : le Mimaniac. Pour lancer cette nouvelle carrière, et casser cette image de fille prude et réservée, un passage symbolique et rapide à l’âge adulte s’illustre par une série de photos de charme et par la teneur de son premier rôle. Devant la caméra, pour une production portant le nom de « Double lien », se déroule une scène particulièrement choc, où elle va devoir entrer dans la peau d’une strip-teaseuse se faisant agresser sexuellement sur scène, lors d’un show. Ce moment précis, plonge le film dans un contexte totalement brutal et amorce la thématique de la névrose au cœur du récit. Cette scène créé dans le même temps, une réaction vive de son ancien public, se traduisant par la mise en lumière de ce fameux Mimaniac : Personnage la suivant dans l’ombre depuis fort longtemps, le Mimaniac dresse un portrait à l’acide du fan frustré, pervers, voyeur et qui, en réaction des choix de vie de Mima, se manifeste en multipliant les meurtres dans l’entourage de la jeune femme. Ce qui contribue à la traumatiser et à installer une pression au cœur du long métrage.

Le Mimaniac épie Mima dans ses moindres faits et gestes

 

Au fil du récit, Mima vivant de plus en plus mal ces évènements et ce changement brutal de vie, est présentée comme lasse et désorientée. C’est alors que l’histoire marque une sorte de rupture, et que commence une introversion qui va résulter sur un dédoublement de personnalité. Comportement s’illustrant en grande partie par la mise en scène. Satoshi Kon porte à l’écran une seconde Mima. Une Mima restée Idole, pure et vierge de toute la dégradation de son image façonnée pour son nouveau début de carrière. Et c’est là, qu’entre en scène le virtuel et Internet. Un personnage qui, en parallèle de la vie complexe de l’actrice, est créé de toutes pièces sur un site web consacré à sa personne. Ce site est tenu par un inconnu s’imaginant une Mima resté Idole et docile. La découverte de cette page internet où les moindres détails, même les plus intimes de sa vie sont exposés, va renforcer les visions de l’héroïne. Toute la construction de ce dédoublement de la personnalité, passe par le reflet du personnage créé virtuellement, sur le web. Le film plonge alors dans un jeu de mise en scène d’une rare habileté, où même le spectateur ne parviendra plus à distinguer les moments valorisant la vraie Mima de la virtuelle. Entre autres, la fameuse scène des poissons, portant tout le graphisme promotionnel du film, est un des points illustrant les multiples plans de conscience qu’elle atteint dans ses délires.

La mise en scène est ingénieuse et illustre très bien le dédoublement de personnalité de Mima

 

Si à l’époque de sa sortie, on pouvait regarder ce film à travers le spectre du comportement de Mima et de ses hallucinations, il est intéressant de le revoir aujourd’hui et d’y ajouter un nouveau pan de lecture. À la fin du XXe siècle, internet n’était qu’une curiosité, une technologie étrange liée aux ordinateurs. Ces appareils aux interfaces austères, qui arrivaient dans certains foyers à travers le monde et sur lesquels, paraît-il, on pouvait être en relation avec le reste du monde via des réseaux encore archaïques. Des structures bien loin de ces conclaves numériques que sont Twitter, Facebook ou autres Twitch. 20 ans plus tard, ces structures ont envoûté une partie de la population devenue sur-connectée, voire dépendante d’un besoin irascible d’exposer sa vie au monde entier. Dans une recherche indicible de voyeurisme et de reconnaissance, certains s’exhibent et s’espionnent dans un anonymat relatif. Au point que le virtuel devient aussi important, voire dans certains cas, plus que le réel. Et de ce fait, le voile entre ces 2 mondes est de plus en plus mince. Par le dédoublement de personnalité, Mima se créé un masque en se basant sur ce site Web, en opposition avec les difficultés qu’elle rencontre. Ce constat saute aux yeux à la vue de ce film. Il est très intéressant de voir comment Perfect Blue, dès la fin des années 90, annonçait d’une certaine façon, ce qu’allait engendrer l’explosion d’internet dans son utilisation la plus extrême.

Les plans évoquant la pression exercée sur Mima sont savamment choisis

 

Perfect Blue est un film à voir. ne serait-ce que pour tout ce qui a été évoqué plus haut, ainsi que pour le destin de son personnage si intéressant : Mima. Une jeune femme plongée au cœur d’une société rigide et codifiée, d’un business sans pitié.  Structures dans lesquelles elle est livrée à elle-même et dont elle fera tout pour s’extraire. Un thriller vénéneux, manipulateur, anxiogène, intrusif et soutenu de bout en bout par une réalisation superbe, proposant des moments d’animation exceptionnels et une ambiance sonore oppressante et minutieusement travaillée. Un récit qui manipule son auditoire, jusqu’à amener à dévoiler la raison d’un tel titre : Perfect Blue. Maintenant, je m’arrêterais là sans en dévoiler plus. Le reste est de l’ordre de la relation privée et intime entre le spectateur et Mima. Une chose est sûre, Perfect Blue est une merveille à voir et à revoir 100 fois. Il est également une porte qui s’ouvre sur l’œuvre de Satoshi Kon, un réalisateur hors pair, hélas mort bien trop tôt, mais qui a malgré tout laissé au 7e art quelques merveilles.

Pour terminer, quelques mots très intéressants du réalisateur à propos de son personnage lors d’une interview pour HK (la première structure à avoir édité le film en DVD en France) :

« Il y a un décalage entre l’image que les gens ont de vous et celle que vous-même avez. Au Japon, il est très dur de s’affirmer. Ça demande une grande force de caractère, et beaucoup de gens se contentent de se conformer à l’image que la société a d’eux. Le drame qui naît de ce décalage est illustré dans Perfect Blue. C’est une histoire de masque, au sens de personna. Mima n’est pas encore adulte, elle vivait en portant un masque que les dominants lui ont donné. Elle ne l’a jamais choisi (…). Au fur et à mesure, ce masque ne lui convient plus. Et quand elle choisi elle-même le visage – le masque – qu’elle souhaite avoir, ses fans préfèrent son ancien aspect, s’opposant à sa transformation (…) ».

Mérode
[Rédacteur en chef- MEGATest - L'actu Gaming - MEGADossiers - JapAnime

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