Retrait du jeu vidéo de Michel Ancel : qu’en reste-t-il ?

Retrait du jeu vidéo de Michel Ancel : qu’en reste-t-il ?

Nous aurions tendance à tout oublier à force de redistribuer les cartes. Si d’aucuns ont tiré leur révérence peu à peu, éteignant leur flamme avec finesse, certains départs sont brutaux et inattendus. C’est le cas de Michel Ancel.

Lorsque nous apprenions en septembre 2020 son retrait, au pire pensions-nous à un divorce avec Ubisoft. Cela aurait déjà engendré une simple surprise, tant le studio basé à Montpellier fait partie intégrante du paysage de notre pays. Que nenni : la volée est exponentielle ! Michel Ancel ne se sépare pas d’une maison vidéoludique. Il quitte le milieu tout court.

Et c’est avec son humour légendaire, qui a largement imprégné ses productions, qu’il fait ses adieux. Sobrement. Puis ce fut la déferlante sous fond d’enquête interne au sein d’Ubi, entre témoignages et droit de réponse avec une investigation de la presse.

Mais ce n’est pas le sujet du jour. Dans notre grande volonté d’éthique et d’impartialité inhérentes à l’essence de MEGA Force, nous ne nous permettons pas d’apporter un quelconque jugement. Car, tout simplement, ce n’est pas de notre ressort.

En effet, le management d’entreprise est si confidentiel qu’il est difficile d’imaginer les tenants et aboutissants. La vérité ne peut qu’être altérée ou rapportée. Rien de plus sauf pour ceux qui se sont approchés de ce qui, pour une partie d’entre nous, constitue le graal. Alors que pour d’autres, la métaphore relève de l’enfer. Bien sûr, certaines méthodes comme la politique du « crunch » peuvent interpeller ; en parler distinctement relève d’un sacerdoce. Quid du droit du salarié, de l’état de nécessité, de sa régularité ? Certes, c’est un état des lieux à prendre en compte. Cependant, impossible d’en dévoiler tous les rudiments. A contrario, hurler avec la meute des loups est trop fallacieux et c’est en ce sens que nous nous abstiendrons.

Or ce qui nous intéresse aujourd’hui, et ce qui explique pourquoi nous n’avons pas soulevé le lièvre (pardon, le renard !) à l’époque, c’est que le recul est suffisant pour évoquer l’historique d’un créateur qui laisse un grand vide. Nous nous intéressons de fait au concepteur avant de parler de l’homme dont, finalement, nous ne savons que peu de choses.

May the fox be with you.

Michel en règne

La première fois que nous avons vu Michel Ancel, c’était au coin d’une rue de Paris, il y a longtemps. Le temps de s’assurer qu’il s’agissait bien de lui qu’il s’était éclipsé. Mince. Pourquoi regretter ce loupé ? Tout simplement parce que le personnage, dans le paysage vidéoludique, a quelque chose qui est complètement à part. Un peu à l’image de Christophe Heral, véritable OVNI de la composition musicale ! Son compère de croisière à de multiples reprises. Mais nous nous égarons.

Le sieur, si on analyse son pedigree, est un véritable paradoxe. Entre triomphes, échecs et avortements de projets, l’homme aura traversé bien des étapes. Un premier jet, Mechanic Warriors, qui connaît une annulation : un symbole qui annoncera tout et son contraire.

De graphiste bossant pour Ubi, le voilà propulsé des années plus tard à la tête de Rayman, sorti en 95 sur Jaguar, Playstation et Saturn. Avec le succès qu’on lui connaît et son habileté à esquiver les animations des membres pour mettre en lumière un héros mythique ! Et déjà bien déjanté. De quoi surfer sur la vague ? Ce serait bien trop facile…

La suite est mise en chantier en 97. Près de 3 ans de développement pour un budget bien supérieur au premier, une sortie multiplateforme (dont la regrettée Dreamcast…) pour un résultat qui étonne par son efficacité. Plutôt que de suivre la voie toute tracée de son aîné, cet opus relève, avec brio, le challenge de la 3D. Rien que ça. Plus rien ne semble pouvoir arrêter notre gaillard et ses acolytes.

Michel enseigne 

Par la suite viendra l’heure de ce qu’aurait dû être la quintessence de la carrière de Michel Ancel : Beyond Good And Evil.

Initialement nommé BG&E-Between Good and Evil, un nom sacrément nietzschéen comme nous l’entendons souvent, le projet est ambitieux. Né d’un désir de liberté et de grandeur, voilà le titre mis sur les rails avec la création d’un moteur graphique, de nombreux doublages (dont la fabuleuse Emma De Caunes pour la France), et une variété dans le gameplay tout simplement fascinante. 

D’autant plus que le message est fortement politique et engagé. Avec une intrigue mêlant l’occupation, le combat pacifiste pouvant faire reculer l’envahisseur, le retour à la nature, les liens familiaux, l’influence des médias et nous en passons. Un scénario intelligent qui balaie aisément ceux qui, de manière galvaudée, citent sans sourciller 1984 de George Orwell ou Hayao Miyazaki pour se dispenser d’arguments. Une formidable épopée empreinte de sagesse qui se glisse subtilement derrière une bonhomie de surface gorgée de personnages sympathiques. Un lieu où cohabitent humains et animaux-humanoïdes.

Des jeux de mots hilarants (le Akuda Bar, bon sang !), des moments de légèreté, des couleurs chatoyantes et des phases de jeu inspirées : voilà ce qui compose le menu de BGE. Pour une apothéose planétaire sans contestation possible ? Rien ne fut moins décevant. Ainsi, dès les premiers pas du jeu lors de la sortie, les ventes s’écroulent. Totalement. Alors peut-être que le marketing fut insuffisant, la concurrence trop féroce, le planning mal établi. Mais les faits sont là : la défaite est rude. Ce qui devait être une trilogie chère à Michel Ancel devient un stand-alone acclamé par la critique qui, au fur et à mesure, atteindra un statut culte. Comme quoi la postérité a toujours du bon. 

Dommage qu’elle apparaisse toujours trop tard…

Ancel y mène

De là à enterrer le concepteur ? Il n’y aurait qu’un pas. Ce serait oublier que certains astres sont de temps à autre bien alignés. Peter Jackson (oui, oui !) sortira du bois et la légende veut que ce soit lui qui aurait demandé à Ubisoft de laisser Michel Ancel réaliser l’adaptation vidéoludique de King Kong, l’homme ayant très peu goûté au travail d’autres studios effectué pour Le Seigneur des Anneaux.

Nous nous souvenons encore de l’étonnement sur certains forums et des commentaires savoureux, dont l’incroyable “lâche ton singe et reviens sur Beyond Good and Evil  !”, qui ont inondé les pages. Nous-mêmes pensions que ce projet était quelque peu au rabais après avoir représenté un univers si singulier dans l’œuvre précédente. Naïfs que nous sommes !

Finalement, le jeu Peter Jackson’s King Kong, malgré certains défauts inévitables, est bourré de bonnes idées. Une immersion totale à la première personne, où même la barre de vie n’est pas représentée, destinée à vous montrer la faiblesse de l’Homme en milieu hostile. Tout cela contrebalancé par une puissance hors-norme quand le gorille géant revient aux affaires, en TPS, pour tout pulvériser sur son passage. Et le destin n’est jamais laissé à la science. Un camouflet initial qui se transformera, cette fois, en réussite commerciale. Michel revient de nulle part et surtout là où on ne l’attendait pas ! Serait-ce la bonne pioche pour la suite de Beyond Good and Evil ? La question trotte dans toutes les têtes. Une décoration arrive plus tard, en 2006, aux côtés des grands Frédérick Raynal et Shigeru Miyamoto (excusez du peu !) en tant que Chevalier des Arts et des Lettres : en bref, l’espoir est permis.

La montée en puissance du jeu vidéo à ce rang-là ne peut qu’être bénéfique pour la suite. Et pourtant…

Michel imprègne

Tout un oxymore…

Un travail de fond reconnu, dont un rôle de chara-designer pour le très populaire Rayman contre les lapins crétins, et une arlésienne qui trouve grâce aux yeux des aficionados. Oui, Beyond Good and Evil 2 est espéré à chaque salon, à chaque annonce d’Ubisoft, à chaque (rare) apparition de Michel Ancel dans les médias.

Un premier contact de génie en 2008 avec un trailer intriguant puis le néant. Peanuts. Nada. Que dalle. Par la suite vient le temps des spéculations, des bizarreries et des informations qui arrivent de partout. Entre contresens, annulations supposées, retrait du directeur Ancel, développement suspendu et préproduction. Pour aboutir à une ultime promesse en 2017 avec une bande-annonce à l’E3, puis une autre en 2018, le tout ponctué de gameplay en live. La machine est lancée !

De surcroît, Ubisoft a engrangé 2 autres épisodes de Rayman, Origins et Legends, dont la dernière itération est sortie en 2013. Époque où nous étions à des millions d’années-lumière de savoir que ce serait l’ultime lettre d’amour de Michel Ancel pour le jeu vidéo. A vrai dire, la suite fut une douche glaciale. De là à se dire que les petits comités conviennent mieux à notre nouveau décoré ? Il n’y a qu’un pas…

Au-delà de la polémique engendrée par le partenariat avec Hit Record, l’inquiétude provient d’une communication particulièrement hésitante. D’autant plus qu’en 2014, Ancel a annoncé Wild, un jeu construit par un petit studio indépendant fondé par ses soins, Wild Sheep. 2 jeux d’envergure de 2 sociétés différentes. Quelque chose cloche. 

Jusqu’à ce que le couperet tombe.

Michel end-game

Fin de partie limpide et annoncée sobrement. Une publication Instagram pour conclure un si grand tour de piste. Une annonce de l’éloignement de Michel Ancel de la galaxie vidéoludique pour se consacrer sur la naissance d’un sanctuaire pour la faune sauvage. Aucune explication à l’horizon.

Il faudra juste un laps de temps très court pour apprendre que le journal Libération porte de lourdes accusations contre lui. Sous couvert de témoignages, le mal serait profond. Michel affirme qu’il s’y attendait, dément et demande des excuses. Le feu est réel, le malaise est grandissant et la sortie n’était certainement pas celle attendue. A 48 ans, tout cela, c’est terminé.

Plus surprenant, le créateur affirmera ne plus être impliqué depuis 2 années dans le développement de Beyond Good and Evil 2. Il ajoutera même que s’il était resté, la production n’aurait jamais vu le jour. Tant de temps pour un final époustouflant qui laisse les joueurs ébahis, incrédules et impuissants devant la fatalité des choses. Non pas pour les faits reprochés, car rien ne nous permet d’avoir un avis pertinent, mais en raison d’un processus cabossé que n’aurait pas renié Lost in la Mancha. Quel sera donc l’héritage de la vision de ce personnage atypique et plutôt discret ? En dépit de discours « rassurants », l’avenir peut-il sourire aux apparentés vaporwares Wild et, surtout, Beyond Good and Evil 2 ? A vrai dire, avec Michel, on ne voit pas le bémol. On se demande surtout « c’est quoi le dièse ? ».

Et maintenant, qu’en reste-t-il ?

Pour aller plus loin…

N’hésitez pas à consulter l’excellent ouvrage réalisé par les non moins géniaux Daniel Ichbiah et Sébastien Mirc, Michel Ancel-Biographie d’un créateur de jeux vidéo français. Si la parution date un peu (fin 2010), elle retrace avec brio le parcours d’un « éclairé ». Toutefois, vous trouverez plus d’informations sur le travail de l’artiste que sur le personnage en lui-même. Néanmoins, bon nombre d’anecdotes jonchent le récit servi par quelques envolées bien senties. Une perle, tout simplement.

Une belle pioche pour l’éditeur Pix’n Love, éditeur décidément incontournable du milieu !

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