EVANGELION: 3.0 YOU CAN (NOT) REDO

Critique Jap'anime
CRITIQUE JAP'ANIME

Dans une interview promo réalisée pour la sortie du 4e et dernier film d’Evangelion, Hideaki Anno s’exprimait sur son incapacité à créer de nouvelles choses en animation, sans en revenir systématiquement à Evangelion. Obnubilé par cette création qui refusait de quitter son esprit, le réalisateur décida de reprendre son histoire, pour y intégrer les nouvelles choses qu’il désirait exprimer, et réadapter le tout, influencé par un regard sur le monde qui avait logiquement évolué depuis 1995. Ce choix pouvant ressembler à un exorcisme, a abouti à un projet pharaonique prévu en 4 actes, mêlant la trame originelle de la série d’époque, tout en intégrant d’autres pistes de lecture qui germaient dans son esprit et qui trouvent aujourd’hui place dans ce nouvel Evangelion. Si le spectateur arrivant avec un bagage solide concernant l’univers Eva pouvait retrouver ses marques assez facilement durant les deux premiers films, ce 3e opus casse beaucoup des codes connus tout en revenant sur certaines questions cruciales comme les origines de Rei, ou le rôle de la Seele. You can (not) redo amène toujours son lot de nouvelles interrogations et nous confronte encore plus à un background bourré de références mythologiques et hébraïques, pouvant laisser clairement sur le carreau les non initiés.

La bizarrerie que cultive Evangelion en fait une œuvre unique et inimitable

 

Le début de la fin

L’introduction d’Evangelion 3,0 You can (not) redo est déconcertante, on y retrouve une séquence flamboyante où Shinji se réveille à la suite du Near 3rd impact (en gros on frôle la destruction du monde) qu’il a provoqué à la fin du second film. La conclusion inattendue et magistrale du second volet laissait présager un bouleversement drastique de l’intrigue. Une intrigue qui en 1995 divisa à la sortie puisque après le 24e épisode centré sur l’énigmatique Kaoru, Evangelion dans son format télévisuel a eu bien du mal à satisfaire tout le monde. Fauchée, la Gainax avait cramé tout le budget alloué à la série et avait donc bouclé avec 2 épisodes totalement déstructurés, qui furent bien qu’intéressants, assez mal accueillis par le public, au point qu’Anno se sent obligé de revoir sa copie par le biais du cinéma avec Death & Rebirth et The end of Evangelion deux films produits et réalisés dans la foulée de la série. Sans en dévoiler l’intrigue, ces 2 films amenèrent toute mise en scène hautement symbolique et passant exclusivement par l’image soutenue par une esthétique bourrée de plans délirants et surréalistes ouvrant sur un final apocalyptique.

Une partie des révélations passeront par le biais du personnage de Rei mais également par la symbolique des images

 

C’est cette touche artistique surréaliste jouant sur la couleur, la démesure et la capacité à briser tous repères terrestres comme le temps, l’espace, l’incarnation charnelle ou encore la gravité, que l’on retrouve à la fin du second film et qui ouvre avec fracas le 3e opus ! Un 3e opus qui a donc la lourde tâche d’amorcer une fois pour toute, la conclusion définitive d’Evangelion. Une position clef de voûte, pour cette œuvre complexe capable de fasciner autant que de perdre son spectateur.

Dès le début, You can (not) redo frappe très fort ! Il frappe avec un enchaînement de séquences où Asuka et Mari à bord de leurs robots respectifs, virevoltent dans un balai spatial de toute beauté, avant de laisser place au réveil d’un Shinji aux abois, à bord d’un vaisseau avec sur le pont Misato et Ritsuko, menant une guerre contre les Anges et la Nerv, (oui la Nerv). Ce vaisseau rappelle l’inoubliable transformation du Nautilus du capitaine Nemo en bâtiment volant, à la fin de la série Nadia le secret de l’eau bleue ! Clou du spectacle, c’est une relecture symphonico-rock de certains des meilleurs thèmes de la série inspirée de Jules Verne, qui galvanise ce passage mémorable. Hommage, où volonté de lier chronologiquement Eva et Nadia, la question reste ouverte et et la réponse, aux bons soins de chacun.

L’ombre de Nadia le secret de l’eau bleue plane sur ce 3e film, musicalement mais également dans certains plans

 

14 ans plus tard

En conséquence, à partir de là, on comprend qu’une nouvelle orientation va être donnée à la fin de la série phare des vétérans de la Gainax. De plus, un gap temporel de 14 ans est marqué dans la narration, afin d’alourdir le sentiment de survie de personnages, en colère ou traumatisés par un contexte post apocalyptique créé par un Shinji émergeant d’un coma de 14 années, due à un état de dormance au cœur de l’Unité 01. La même unité Eva 01 récupérée au début du film par les deux jeunes pilotes Asuka et Mari et aujourd’hui utilisée pour faire fonctionner le vaisseau de cette résistance (la Wille). Ce sont des personnages vieillis qui sont mis en scène à l’exception des pilotes d’Eva qui ont gardé leur apparence d’adolescents de 14 ans. L’explication à ça : la malédiction des Eva comme l’explique Asuka fait qu’ils ne vieillissent plus. Une petite pirouette narrative les plaçant encore plus au centre d’un rite planétaire qui les dépassent, celui du plan de complémentarité de l’homme.

Concernant la partie purement technique, l’animation est toujours aussi fluide et la réalisation tranchante. Les personnages imaginés par Yoshiyuki Sadamoto sont comme dans les deux précédents films, plus expressifs que jamais. Les incursions vue cockpit lors des combats sont superbes et le sentiment que les pilotes ne font qu’un avec leurs robots dans la victoire comme dans la souffrance et la défaite, est plus vraie que jamais.

Les phases d’animations d’une grande maitrise démontrent toute la fureur de certaines scènes

 

Un film en 3 temps

Evangelion 3.33, est aussi un prétexte pour illustrer des sentiments humains et les exacerber par le biais du cinéma et de la science-fiction. Animé thérapie, mise en abyme de la psyché humaine, illustration kabbalistique du monde par le biais du genre Sf mecha, capacité de l’homme à répéter ses erreurs si tant est qu’il soit perdu et influençable, on peut voir Eva et particulièrement ce chapitre 3, sous tellement des primes différentes que s’en est presque infini. Les notions d’endormissement et de temps qui défile, du monde qui change, alors que l’esprit d’une personne se fige au crépuscule de l’adolescence sont parmi les thèmes majeurs de ce 3e film, mais ce ne sont les seuls puisque la fin nous ramène les deux pieds dans la kabbale et l’éveil spirituel de l’homme cherchant à gravir les paliers de l’évolution spirituelle, pour trouver la paix intérieure. La capacité de Shinji à l’introspection résultant d’un rôle aussi ingrat qu’intenable peut agacer autant que toucher mais c’est un véritable combat intérieur qu’il mène contre lui même. Un combat présenté comme finalement bien plus complexe que n’importe quelle sortie à bord de l’Eva01. Construit en 3 phases très distinctes, le film a un rythme plus étrange et moins fluide que les 2 premiers. Anno expliquant en interview que sa réalisation fut un véritable sacerdoce qui l’amena à faire une pause de 10 ans, avant de s’atteler à la création d’un 4e film qu’il avait un temps l’intention d’abandonner, laissant ainsi une fois de plus sa série sans véritable fin. Et on peut le comprendre tant You can (not) redo est de très loin l’épisode le plus sombre et désespéré de la tétralogie. Heureusement aujourd’hui ce 4e film existe bel et bien et aura la lourde tâche de conclure.

Des moments de quiétudes pour mieux préparer l’horreur à venir

 

A suivre : EVANGELION : 3.0 + 1.0 THRICE UPON OF TIME

You can (not) redo reprend donc les principaux éléments des épisodes 20 à 24 pour les intégrer dans une structure totalement différente, mais conservant l’esprit Evangelion. Tout en abreuvant le spectateur de références profondes, le film se construit et révèle assez clairement l’origine et le rôle de certains personnages, ainsi que les intentions des diverses factions. Cependant Anno n’oublie pas comme à son habitude de renvoyer à la bibliothèque de son quartier ou à son moteur de recherche, bons nombres de personnes n’étant pas au fait du domaine mystique et religieux, mais désireuses de comprendre les moindres détails de ce que le film expose. Une chose est certaine en tout état de cause, c’est qu’avec ce 3e film, Evangelion est plus que jamais une œuvre unique et aux 1000 visages. À noter pour terminer, que la chronique du second film You can (not) Advance, abordant L’alphabet de Ben Sira et la légende de Lilith comme porte d’entrée de la compréhension globale du mystique dans Evangelion, se vérifie encore plus dans ce 3e film, avec la dernière partie présentant les humains encore vivants et désireux d’empêcher les prophéties tels des Lilin mésopotamiens.

Les plus

  • Une revisite en profondeur du fameux épisode 24 d'Evangelion
  • La scène d'introduction grandiloquente soutenue par une bande son magistrale
  • Un film crépusculaire et sans concession

Les moins

  • La fameuse scène du plan fixe de l'épisode 24 a disparue
10

Chef d'œuvre

Musique - 10
Mise en scène - 10
Animation - 10
Chara-design - 10
Scénario - 10
Amateur de Rpg et de tout ce qui dispose de près ou de loin d'une barre d'expérience et d'un scénario. Fasciné également par la Jap'anim de l'ancien temps, où les celluloïds s'agitaient devant une caméra pour raconter des histoires.