Mother Russia Bleeds

PC PS4 SWITCH

Si le rapport à la mort est clairement une équation constituée de multiples inconnues, notre lien avec la violence paraît bien plus tronqué. Malhabile, opiniâtre voire même repoussant. Une pomme empoisonnée que nous ne saurions regarder, nous condamnant à ne pas comprendre, à tâtonner, à subir… Nous, les vaillants chevaliers d’une noble justice parfois acariâtre.

Et pourtant, dans l’absolu, tant d’essayistes ou autres philosophes ont tenté de nous guider vers ces chemins tortueux où seule la silhouette du déferlement se faufile entre 2 jets de lumière majestueuse.“Tant de prose pour du pixel”… la marque des grands, assurément, où se juxtaposent fascination malsaine et dégoût tant le choc peut se révéler profond. Nul besoin de réalisme outrecuidant : une représentation, aussi fictive soit-elle, peut aisément vous faire parcourir le frisson incommode, surtout lorsque les sens se répondent.

Et au bout de cet abîme se situe l’incommensurable génie de la production, quand bien même celle-ci subit quelques nécroses inhérentes à sa folie.

Mother Russia Bleeds, c’est tout un programme ! Un voyage vers un enfer terrestre où le démonstratif s’accouple définitivement avec le suggestif sous fond de message politique à peine dissimulé.

Une épopée tâchée de rouge dont la population ne sortira jamais indemne…

Bienvenue dans le cercle de la folie…

Bleed et fix

S’il y a bel et bien un adage qui sied à Mother Russia Bleeds, c’est celui du paradoxe. En effet, le jeu possède ce don de pouvoir déconstruire tout ce qu’il avait entrepris, sans broncher ni sourciller. La vérité du gameplay et de son lore peut vite explorer des horizons insoupçonnés où nous sommes enivrés en dégustant des délices multiples. Cependant, la gueule de bois s’invite parfois brutalement, à l’instar des spasmes ressentis durant la sinistre aventure. Jugé de manière trop hâtive en temps que Hotline Miami du Beat’em Up, le soft assume son identité tout en rendant hommage à son cousin éloigné de la famille Devolver. Ainsi, beaucoup de clins d’œil à la saga sont perceptibles, sans toujours rechercher la subtilité absolue et il va sans dire que le goût du gore est un tronc commun. D’ailleurs, évitons la flagornerie mercantile : si hémoglobine il y a, la vision de la rivière de sens trouve son sang dans la narration.

Nous sommes dans une Russie dystopique des 80’s où l’aristocratie domine le peuple en lui facilitant l’accès à la drogue. La révolte gronde et les 4 bagarreurs paumés qui composent le casting font les frais de cette politique sans équité. Jusqu’au moment où la vengeance fait son apparition. Sur le papier, cela semble bien restreint. Dans les faits, le scénario est honorable pour un BTU, d’autant plus qu’il utilise énormément le hors-champ ou l’interprétation, voire même l’usage habile de l’arrière-plan. Cela est bien simple : dans Mother Russia Bleeds, pas question de traverser de simples niveaux. Vous parcourez des zones pleines de vie où des événements ont eu lieu, se produisent ou sont imminents.

Une société en pleine dépression.

Un véritable tour de force de la part du studio français Le Cartel qui a su insuffler une anarchie totale que nous pourrions mettre en parallèle avec la conception du jeu (un simple tour sur la Toile vous donnera une idée de l’histoire de la création). Cela se mue même en alchimie remarquable tant le message véhiculé prend aux tripes. Bien sûr, en se limitant à la croûte visible, nous ne sortons pas de l’apanage “les méchants sont là, place aux tartasses !”. En ce sens, nous avons là une véritable dédicace aux jeux d’antan avec une révérence marquée pour Streets of Rage dont le niveau sur les rails est une référence directe. Entre autres !

Aaaaah, ces motards…

Tout le monde a son histoire...

Tout le monde a son histoire…

Fix and chips

Bien sûr, tout dépend de la qualité de l’écriture et, en dépit de brefs tâtonnements où Mother Russia Bleeds s’emmêle les pinceaux, la construction des événements marque les esprits. Néanmoins, nous n’échappons pas à certains dialogues moins inspirés mais globalement, l’ensemble tient la route avec une vulgarité assumée, couloir vers un humour glauque percutant qui ne cesse de faire mouche.

Comme nous le disions, la partie visuelle est assurément une grosse réussite, esquivant le piège de l’utilisation trop évidente du pixel art. Si celui-ci est de la partie, les contours imparfaits, l’exagération volontaire de l’échelle de mesure ou encore le choix des couleurs offrent un rendu cradingue renforçant l’immersion au sein du pays de l’est où la piquouze n’est que la face visible de la gangrène. Que vous visitiez une boîte sado-maso, une ruelle mal famée ou encore les avenues d’une révolution prochaine, toute votre âme est happée par ce que vous voyez, d’autant plus que certaines anecdotes de personnages insignifiants donnent des indices sur cette décadence totale mise en place par un pouvoir corrompu. Au diable la morale ! Le parti-pris est limpide : pour comprendre la dévastation, vous allez devoir la ressentir jusqu’à avoir l’impression de vous délester d’un nectar de globules rouges. Mother Russia Bleeds ne fait aucun compromis sur ce point entre actes sexuels dérangeants, expériences sur des humains ou visions d’horreur de la lutte pour la survie quotidienne. Une animation en dehors des arènes de combat qui prolonge cette sensation de n’être qu’à un endroit d’un microcosme en plein cœur d’un macrocosme qui, de toute évidence, explosera bien un jour.

La couleur de la révolution !!!

Nous pourrions encore vous parler des heures de cette ode à la découverte de ce monde victime de pestilence ; toutefois, nous vous laissons le soin de vous enfoncer par vous-même dans ce cauchemar où chaque trait exagéré troque le ridicule contre une dose infecte. Celle qui écoeure tout en étant indispensable…De plus, grâce à un montage assez agressif, où les temps plus calmes se confondent avec l’utilisation de cuts rapides, difficile de rester de marbre devant chaque événement brillamment mis en scène, renvoyant les cinématiques pompeuses dans les cordes pour mieux exploiter la magie sommaire. Un cadre épuré qui en dit plus que de nombreuses conversations qui auraient eu pour effet de casser le rythme, à défaut de casser des tronches.

Un défi relevé haut-la-main par les géniteurs dont la si douce et à la fois si rude extravagance transgresse les limites avec insouciance…et intelligence ! 

Des scènes dérangeantes…

Weed it out

Que serait cette réussite oculaire sans un festin auditif ? Bien moindre, c’est une assurance. Et la clique de Game Audio Factory (entreprise désormais connue sous le nom G4F Prod) ne s’est pas moquée du monde en raison d’un savoir-faire dont la contestation serait vaine. Le sound-design est proprement fabuleux, du craquement des os au rendu des armes sans parler de l’environnement, absolument divin. De nouveau, chaque situation est identifiable et aucun lieu n’est détestable grâce aux efforts déployés par l’équipe chargée de l’ambiance sonore. Cela va de pair avec l’ensemble des qualités énoncées conférant une aura singulière au titre. En effet, et cela ne vous aura pas échappé : rares sont les productions du genre où le gameplay, pourtant clé de voûte, est évoqué sur le tard. C’est qu’il est tout simplement indissociable de ce que nous avons développé. Nous avons affaire à une sublimation de chaque impact ou de chaque mouvement, justifiant cette rage jouissive qui devrait nous rendre quelque peu honteux.

Pourtant, nous ne le sommes pas et chaque affrontement est l’occasion de mesurer notre côté obscur, lui qui n’en demandait pas tant pour s’extérioriser ! Il faut aussi avouer que la cerise sur le gâteau est succulente : comment ne pas vous parler de l’OST de Fixions dont la partition balaie tout sur son passage ? En plus de compositions de (très) haute volée, l’utilisation de chaque morceau est un modèle du genre.

Quand on vous parle de Hotline Miami !

Tantôt discrète et suffisante pour assurer l’atmosphère recherchée, tantôt puissante afin de déchaîner la barbarie, la bande originale laisse coi, tout émoustillé devant la justesse de l’électro. De surcroît, la musique atteint l’extase transcendantale à de multiples reprises, notamment lors de la scène de l’émeute en prison qui à elle-seule mériterait toute une analyse nonobstant sa brièveté. Tous les ingrédients sont réunis pour un moment grandiose où les règles n’ont plus lieu d’être tant la survie devient majeure. “Encore une référence à Hotline Miami” serions-nous tentés de penser. Probablement. Seulement, il nous est impossible de sanctionner cet aspect tant Mother Russia Bleeds est racé, abouti, unique. Un véritable festival lugubre qui aurait pu se glisser sans mal au panthéon des inoubliables. Pourtant, quelques ombres bien taquines attendent à la frontière de ce coup d’éclat, prêtes à gâcher le rendez-vous en retournant les mérites de l’œuvre contre elle-même…

Drug and dumber

Mais avant d’entrer dans cette cour, restons encore quelque temps dans la trempe dithyrambique. Ainsi, les poumons du Beat’em Up sont particulièrement fonctionnels ! La variété des mouvements donne le tournis, ce qui se vérifie auprès de ce badaud que nous sommes en train de tabasser (et le mot est faible) jusqu’à ce que son corps soit déchiqueté, roué de coups. Battu même. Entre les classiques échauffourées au pied ou au poing, vous apprécierez la chope, objet de béatitude, vous permettant même de contrer le gredin en l’air. Tacle, correction au sol (déloyale certes mais défoulante), lancer, provocation, saut, charge…le panel répond présent avec brio. La mécanique est huilée et instinctive sans véritable couac. De plus, la gestion des hitboxes ne donne pas lieu à de féroces frustrations et diversifier l’approche de l’adversaire vous mènera au Valhalla du scoring. Quant au soin, la particularité de Mother Russia Bleeds montre les crocs avec une option originale. La drogue locale, appelée “Nekro”, coule à flots et lors de leur trépas, certains ennemis convulsent. A vous de les piquer pour leur pomper de précieuses réserves, tel un vampire, pour recharger votre barre de vie. Évidemment, les antagonistes ne vous laisseront pas vous servir en toute quiétude.

Une ambiance puissante !

Et c’est ainsi que le jeu se montre cruel et à double tranchant. Si votre seringue dispose de 3 jauges, vous devrez choisir (lors de l’utilisation) entre, comme nous venons de le voir, panser vos blessures ou entrer dans un mode rage. Choix cornélien car ce dernier peut vous sortir de mauvaises passes, étant aussi bestial qu’un poil béotien. A vous de définir votre stratégie et de bien cerner à quel moment vous pourrez siffler la came du défunt belligérant qui aurait mieux fait de ne pas croiser votre route. Voilà pourquoi les parties en solo seront assez ardues. Jouable jusqu’à 4 joueurs en local uniquement, les développeurs ont en revanche pensé à tout : une à trois IA peuvent vous accompagner pour traverser le périple. Ne vous attendez pas au grand soir : celles-ci réagissent de manière assez basique et seront dépensières, vous forçant à vous octroyer au plus vite le précieux liquide coulant sur les cadavres encore chauds.

Toutefois, cela règle le problème de l’aggro, les vilains étant souvent accrocheurs et surtout en nombre conséquent. D’ailleurs, lors du choix de votre “héros”, vous arriverez en terrain connu. 1 rapide, 1 balèze et 2 intermédiaires, qui sont somme toute de loin les plus intéressants à contrôler. Oui, Sergei (qui était le protagoniste principal et unique lors des premiers balbutiements du projet) et Boris sont succulents dans leurs rôles de cogneurs meurtriers. Avec une provoc’ absolument ignoble pour ce dernier mais nous vous laissons la joie de la surprise !

Le sexe lié à la violence…

Shotline my hammy

Pour le reste, le cahier des charges est bien rempli. Entre boss vraiment inspirés et petites variations afin de casser la monotonie (protéger un allié, user d’un stratagème bien précis pour l’emporter, conserver un objet), il est clair que la plupart des cases sont cochées pour remplir tous les objectifs. Et que dire de ce “bestiaire” composite aux patterns distincts ? De ce stock d’armes affolant, variant entre pétoires, tonfas, barres de fer, WC ou extincteurs ? Sans parler des loufoqueries comme les rats ou le papier toilette ! Mieux, la durabilité de l’arsenal implique certains changements : une chaise devient à la fin un bout de bois pointu qui vous permet, littéralement, de commettre des meurtres. Et comment ne pas devenir un pur sadique lors de l’utilisation d’un shocker ou d’une tronçonneuse ? Tout est calibré et millimétré pour que l’apothéose de l’hémoglobine laisse place à l’entière satisfaction déjantée. Et pour ne pas vous mentir : cela fonctionne à merveille durant une bonne partie de l’aventure.

Puis arrive le règne du plus grand défaut de Mother Russia Bleeds : la gestion de la difficulté ! Si vous avez accès à plusieurs modes dès le début, certaines phases sont décourageantes à cause d’erreurs pénibles et évitables. Si le nombre de sprites affichés à l’écran, témoin de la fluidité du titre, impressionne, il y a parfois beaucoup trop de monde. D’autant plus qu’il est de coutume de croiser le fer avec des “sacs à PV”.

“Sang” concession !

Nous y gagnons en intensité ce que nous perdons en lisibilité de l’action, d’autant plus que les opposants peuvent vous démolir quelques secondes avant que vous ne puissiez réagir. Sans parler des longs moments où poppent assaillants sur assaillants dans un excès de zèle. Cela donne lieu à des séquences où vous abuserez du coup sauté ou du tacle pour déblayer, délaissant les possibilités qui vous sont offertes. Une opposition en forme d’encéphalogramme qui parvient à assombrir sévèrement un tableau jusqu’ici sans accroc malgré quelques poncifs reconnaissables entre mille. Le trip psychédélique opère alors à petite dose prenant même le risque de mourir à petit feu pour les moins persévérants.

Un terrible couac qui ne parvient pas à ternir totalement le blason de l’expérience mais qui laisse cette petite impression de bouchée coincée entre les dents et il est tout à fait possible d’envisager que certains d’entre nous ne se risqueront même pas au mode “survie”, qui offre en outre de nouvelles perspectives de bonus pour les injections (les seules réelles variantes pour l’évolution des personnages…). Dommageable. Sans être rédhibitoire car il va sans dire que l’OVNI Mother Russia Bleeds nous laisse fantasmer sur notre propre instinct animalier lorsque le chaos s’invite à la fête.

Une démonstration d’éloquence qui aurait mérité un petit sevrage afin d’éviter les affres du bad-trip.

Fusionner la cacophonie avec la symphonie pour obtenir un étrange mélange délicieux ? Le Cartel rafle la mise, maîtrisant les fondamentaux tout en apportant le zeste de démence qui fournit à Mother Russia Bleeds un cachet atypique. Puisant ses inspirations dans le meilleur de la scène trash, le jeu n’oublie pas de respecter les barons du Beat pour mieux prétendre à une place au soleil. Et en dépit de l’excellence constante de certains aspects, force est de constater qu’il ne manque pas grand-chose pour se hisser vers les cieux, fussent-ils teintés de pourpre. Ainsi, la production prend des aspects autobiographiques lorsqu’il faut parler du schéma des courbes de difficulté, vouées à en devenir des pics. En effet, cela semble être le reflet des étapes du développement qui paraît éprouvant, surtout lorsqu’il est effectué par une petite équipe.

Cependant, il est évident que l’éditeur Devolver a eu le nez creux en acceptant de publier un essai totalement baroque, confirmant sa place au centre du jeu vidéo punk. Un carnage en bonne et due forme qui mérite l’attention de chacun à condition de passer outre certaines imperfections dont la présence freine l’apogée entraperçue dès l’introduction. Néanmoins, cela ne fera pas tergiverser l’amateur de mandales à distribuer, d’autant plus que la justification est de mise. Emporté par une enveloppe séduisante, doté de thèmes forts, capable d’éliminer toute concession, le fantasque Mother Russia Bleeds est donc un sale gosse surdoué de sa génération qui, plus méticuleux, aurait mis tous ses talents à profit pour dominer le monde. Il sera déjà l’objet d’un profond respect. 

Ce qui s’annonce comme un éminent atout lorsqu’une poignée de spécimens détestent la plèbe.

Les plus

  • La Direction Artistique générale
  • Visuellement réussi
  • Sound-design et OST grandioses
  • Un récit tranchant
  • Une représentation osée
  • Un gameplay bien fourni
  • Boris

Les moins

  • Une visibilité parfois en berne
  • Une difficulté mal agencée
  • Quelques vagues d’ennemis beaucoup trop longues
8.2

Super

Son - 9
Graphisme - 8
Animation - 9
Gameplay - 8
Interet - 7
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